16/06/2014

L'espoir luit...



Rembrandt - La Sainte Famille 



L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table ?

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-là. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah, quand refleuriront les roses de septembre !



Paul VERLAINE - Sagesse III,3

15/06/2014

Bon chevalier masqué...




Albrecht Dürer - Saint Georges


Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le Malheur a percé mon vieux coeur de sa lance.

Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil,
Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil..

L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche,
Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.

Alors le chevalier Malheur s'est rapproché,
Il a mis pied à terre et sa main m'a touché.

Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure
Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.

Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer
Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier.

Et voici que, fervent d'une candeur divine,
Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine.

Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,
Comme un homme qui voit des visions de Dieu.

Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
En s'éloignant, me fit un signe de la tête

Et me cria (j'entends encore cette voix) :
« Au moins, prudence ! Car c'est bon pour une fois. »



Paul VERLAINE - Sagesse, I, 1


14/06/2014

BRUXELLES. Simples fresques



I

Paul Cox - Paysage flou



La fuite est verdâtre et rose
Des collines et des rampes
Dans un demi-jour de lampes
Qui vient brouiller toute chose.

L'or, sur les humbles abîmes,
Tout doucement s'ensanglante.
Des petits arbres sans cîmes
Où quelque oiseau faible chante.

Triste à peine tant s'effacent
Ces appatences d'automne,
Toutes mes langueurs rêvassent
Que berce l'air monotone.




II


L'allée est sans fin
Sous le ciel, divin
D'être pâle ainsi :
Sais-tu qu'on serait
Alexandre Duperreux - vue du château
de Fontainebleau 
Bien sous le secret
De ces arbres-ci ?

Des messieurs bien mis,
Sans nul doute amis
Des Royers-Collards,
Vont vers le château :
J'estimerais beau
D'être ces vieillards.

Le château, tout blanc
Avec à son blanc,
Le soleil couché,
Les champs alentour :
Oh ! que notre amour
N'est-il là niché ?



Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Paysages belges)

CHARLEROI



Dans l'herbe noire
Les Kobolds vont,
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ? 
L'avoine siffle.
Un buisson gifle
L'oeil au passant.

Constantin Meunier - Vue du Borinage
Plutôt des bouges
Que des maisons.
Quels horizons 
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s'étonnent,
Où, Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu'est-ce que c'est ?
Quoi bruissait
Comme des sistres ?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l'herbe noire
Les Kobolds vont,
Le vent profond
Pleure, on veut croire.



Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Paysages belges)



12/06/2014

WALCOURT



Briques et tuiles,
Van Gogh - La guinguette
Ô les charmants
Petits asiles
Pour les amants !

Houblons et vignes,
Feuilles et fleurs,
Tentes insignes
Des francs buveurs !

Guinguettes claires, 
Bières, clameurs,
Servantes chères
À tous fumeurs !

Gares prochaines,
Gais chemins grands...
Quelles aubaines,
Bons juifs-errants !




Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Paysages belges)

Soleils couchants




Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Charles-François Daubigny
  Soleil couchant sur l'Oise
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon coeur qui s'oublie
Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.



Paul VERLAINE - Poèmes saturniens (Paysages tristes)



10/06/2014

MALINES



Pierre-Paul Rubens - Paysage de Het Steen



Vers les prés le vent cherche noise
Aux girouettes, détail fin
Du château de quelque échevin,
Rouge de brique et bleu d'ardoise,
Vers les prés clairs, les prés sans fin...

Comme les arbres des fééries,
Des frênes, vagues frondaisons,
Échelonnent mille horizons
À ce Sahara de prairies,
Trèfle, luzerne et blanc gazon.

Les wagons filent en silence
Parmi ces sites apaisés.
Dormez, les vaches ! Reposez,
Doux taureaux de la plaine immense,
Sous vos cieux à peine irisés !

Le train glisse sans un murmure,
Chaque wagon est un salon
Où l'on cause bas et d'où l'on
Aime à loisir cette nature
Faite à souhait pour Fénelon.



Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Paysages belges)



BRUXELLES. Chevaux de bois



                                                                Par Saint-Gille
                                                                                Viens-nous-en,
                                                                                Mon agile
                                                                                Alezan !
                                                                                  (V. HUGO)  
                                                                    


Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne
Sont sur vos dos comme dans leur chambre,
Izis - Manège

      
Car en ce jour au bois de la Cambre
Les maîtres sont tous deux en personne.

Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,
Tandis qu'autour de tous vos tournois
Clignote l'oeil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur.

C'est ravissant comme ça vous soûle
D'aller ainsi dans ce cirque bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez sans qu'il soit besoin
D'user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds,
Tournez, tournez, sans espoir de foin

Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que la nuit qui tombe
Va réunir pigeon et colombe
Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez ! le ciel en velours
D'astres en or se vêt lentement.
Voici partir l'amante et l'amant,
Tournez au son joyeux des tambours !



Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Paysages belges)

09/06/2014

La lune blanche...



La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part ne voix
Sous la ramée...

Ô bien-aimée.
Van Der Neer - Clair de lune


L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise...

C'est l'heure exquise.



PAUL VERLAINE - La bonne chanson, VI

08/06/2014

Balbec : ouverture des rideaux



Fenêtre de la chambre de Marcel Proust à Cabourg





Je m'impatientais qu'on ne fût pas encore venu me donner mes affaires pour que je puisse m'habiller. Midi sonnait, enfin arrivait Françoise. Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes, le beau temps avait été si éclatant et si fixe que, quand elle venait ouvrir la fenêtre, j'avais pu toujours, sans être trompé, m'attendre à trouver le même pan de soleil plié à l'angle du mur extérieur, et d'une couleur immuable qui était moins émouvante comme un signe de l'été qu'elle n'était morne comme celle d'un émail inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n'eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or.



Marcel PROUST - À la recherche du temps perdu


Après trois ans



Allan Myndzak - Sous la tonnelle




Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.



Paul VERLAINE - Poèmes saturniens (Melencholia)

07/06/2014

L'ombre des arbres...






                                                                                   Le rossignol qui du haut d'une
                                                                                branche se regarde dedans, croit
                                                                                être tombé dans la rivière. Il est 
                                                                                au sommet d'un chêne et toutefois
                                                                                il a peur de se noyer.
                                                                                  (CYRANO DE BERGERAC)



L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
           Meurt comme de la fumée
Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
           Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême
           Te mira blême toi-même,
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
           Tes espérances noyées ! 



PAUL VERLAINE - Romances sans paroles (Ariettes oubliées IX)

Dans l'interminable...



Dans l'interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Eugène Lavieille - Barbizon sous la neige

Sans couleur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre
Sans couleur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?


Dans l'interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.



Paul VERLAINE - Romances sans paroles (Ariettes oubliées VIII)